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 LA CHAINE D'UNION

C'est le jour même de son initiation, au moment où il reçoit la lumière que le nouveau Franc-maçon découvre l'essence et la raison d'être de la Franc-maçonnerie: une Fraternité initiatique. Au Rite Ecossais Ancien et Accepté, c'est au sein de la Chaîne d'Union qu'il reçoit la lumière.

La Chaîne d'Union est d'abord une réalité, une présence immédiate, chaleureuse, vivante, vibrante. Le premier enseignement est contenu dans ce geste: on ne choisit pas son Frère, ce sont eux qui nous sont donnés. Mais au-delà de cette présence manifeste, la Chaîne d'Union symbolise également la Fraternité qui nous unit, d'une part avec tous les Francs-maçons du monde, et d'autre part avec tous ceux, prestigieux ou obscurs, qui nous ont précédés et tous ceux qui nous succéderont, alors même que nous aurons nous rejoint l'orient éternel.

Il est évident que la chaîne d'union ne saurait se limiter aux Francs-maçons et qu'ils symbolisent eux-mêmes l'humanité toute entière, peut-être même davantage, maintenant que les écologistes nous ont appris que la totalité du monde vivant était solidaire. La loi d'amour qui unit les Francs-maçons n'est que la solidarité de l'espèce.

Il est en Magie des mots dangereux à prononcer; il est aussi des Rites Maçonniques auxquels il vaut mieux ne pas s'associer, si l'on n'a pas pleine conscience de leur pouvoir occulte.

Le thème de la chaîne d'union est un de ceux-là qui, en dépit de sa simplicité apparente, n'en constitue pas moins l'une des figures les plus complexes du rituel, en ce sens qu'elle implique des entrelacements secrets dépassant largement la simple idée que le commun se fait de la représentation née sous forme tangible, d'une communauté de cœur et de pensée.

De même que si, sur le plan physique, on veut étudier la qualité d'une chaîne, l'ingénieur aura à se préoccuper du nombre de ses maillons, de leur contexture, du métal dont ils sont composés, de leur section et de leur courbure, de même pour pénétrer le sens profond de notre "chaîne d'union" est-il nécessaire d'en saisir les composantes, afin de les intégrer ensuite dans une synthèse symbolique irréfutable.

Les principaux éléments dont nous aurons à nous occuper, seront donc:

- Le symbole cosmique de la chaîne d'union.

- Le cercle que forme la chaîne, obligatoirement fermée.

- La polarité, mise en évidence par le croisement des bras.

- La main qui Joue un rôle actif dans la formation de la chaîne.

Mais avant d'entreprendre une telle désoccultation systématique, il y a lieu de se rappeler du fait que le rite de la chaîne d'union n'est rien d'autre que la dynamisation, la mise en acte du principe suggéré par la houppe dentelée, corde serpentant sur trois côtés de la Loge, depuis la colonne J jusqu'à la colonne B, sans toutefois unir ces dernières.

Il s'avère donc indispensable de comprendre tout d'abord le message muet de cette corde aux nœuds ouverts, dans ses rapports avec la pensée archaïque de " lien ", du serpent, protecteur, du nœud serré devenant lâche et enfin de ses houppes terminales.

Nous aurons ainsi sondé en profondeur la valeur et la force d'un rite contraignant, qui engage à la fois l'individu et la collectivité.

Parmi les symboles maçonniques qui semblent être le plus souvent assez peu compris de nos jours se trouve justement celui de la chaîne d'union, appelée aussi dans le compagnonnage " chaîne d'alliance ", qui entoure la Loge à sa partie supérieure. Certains veulent y voir le cordeau des maçons dont les opératifs se servaient pour tracer et délimiter le contour d'un édifice; ils ont assurément raison, mais pourtant cela ne suffit pas, et il faudrait tout au moins se demander quelle était la valeur symbolique de ce cordeau lui-même. On pourrait aussi trouver anormale la position assignée à un outil qui devait servir à effectuer un tracé sur le sol, et cela encore n'est pas sans exiger quelques explications.

Au point de vue traditionnel, tout édifice quel qu'il soit était toujours construit suivant un modèle cosmique. Il est d'ailleurs spécifié dans les rituels que la Loge est une image du cosmos, et c'est peut être là le dernier souvenir de cette donnée qui ait subsisté jusqu'à aujourd'hui dans le monde occidental. L'emplacement d'un édifice devait être déterminé et encadré par quelque chose qui correspondait d'une certaine façon à ce qu'on pourrait appeler le cadre même du cosmos. Le tracé matérialisé par le cordeau en représentait une projection terrestre.

Quand l'édifice est construit, et même dès qu'il a commencé à s'élever, le cordeau n'a évidemment plus aucun rôle à jouer. Aussi la position de la chaîne d'union ne se réfère t'elle pas précisément au tracé qu'il a servi à effectuer, mais bien plutôt à son prototype cosmique, dont le rappel à toujours sa raison d'être pour déterminer la signification symbolique de la Loge et de ses différentes parties. Le cordeau lui-même, sous cette forme de la chaîne d'union devient le symbole du cadre et de l'alliance cosmique. Sa position au niveau du plafond et autour de la Loge se conçoit par son caractère céleste et non plus terrestre. Ainsi la Terre restitue au ciel ce qu'elle lui avait tout d'abord emprunté.

Ce qui rend le sens du symbole particulièrement net, c'est que tandis que le cordeau, en tant qu'outil est naturellement une simple ligne, la chaîne d'union au contraire à des nœuds de distance en distance. Ces nœuds qui normalement sont au nombre de douze correspondent aux signes du zodiaque, à l'intérieur duquel se meuvent les planètes, qui constituent véritablement l'enveloppe du cosmos, c'est-à-dire ce cadre céleste que nous retrouvons symbolisé dans nos Loges.

Ces nœuds sont dits " lacs d'amour " et ce nom, ainsi que leur forme particulière, porte peut être en un certain sens la marque du XVIIIe siècle, mais il se peut cependant aussi qu'il y ait là un vestige de quelque chose qui remonte beaucoup plus loin, et qui pourrait se rattacher assez directement au symbolisme des " fidèles d'amour ".

Il est à noter que ces douze nœuds impliquent au moins idéalement l'existence d'un nombre égal de colonnes, soit dix plus deux, BOAZ et JUIN auxquelles correspondent les extrémités de la chaîne d'union. Il est à remarquer à ce propos, qu'une disposition semblable, quoique sous forme circulaire, se trouve dans certains monuments mégalithiques dont le rapport avec le zodiaque est également évident. La fonction principale du cadre est aussi de maintenir à leur place les divers éléments qu'il contient ou renferme à son intérieur, de façon à former un tout ordonné, ce qui est du reste la signification étymologique du mot ”cosmos ". Il doit donc en quelque manière « relier » ou « unir » ces éléments entre eux, ce qu'exprime du reste formellement la désignation de la chaîne d'union.

Pour en finir avec le symbole cosmique, on peut dire que notre monde est ordonné par l'ensemble des déterminations temporelles et spatiales qui sont liées au zodiaque, d'une part par le rapport direct de celui-ci avec le cycle annuel, et d'autre part, par la correspondance avec les directions de l'espace, et il va de soi que ce dernier point de vue est en étroite relation avec l'orientation traditionnelle des édifices.

Pour rejoindre les origines du symbolisme de la corde et de la chaîne, il est nécessaire de remonter très haut, jusqu'au "souverain terrible" des mythologies indoeuropéennes.

Le souverain terrible détient le monopole de la magie créatrice de formes et de prestiges, qui lui permet d'administrer et d'équilibrer le monde. Cette arme se précise le plus souvent sous la forme du lacet, du nœud, de liens matériels ou figurés, par lesquels il punit en les liant, c'est-à-dire par la maladie et l'impuissance, ceux qui enfreignent les lois, parce qu'il est le gardien de l'Ordre Universel. On retrouve ces anciennes traditions de la corde et du liage dans nombre de cérémonies initiatiques de l'antiquité, et même aujourd'hui dans nos rituels de réception.

De tous ces rites ressort une attitude servile, le croyant se présentant comme un esclave ou un captif devant son maître. Ne peut-on comparer cette marque de vassalité avec le fait que, dans les initiations maçonniques masculines, l'impétrant doit se présenter, suivant le rituel, avec une corde au cou et reste dans cette attitude jusqu'au moment où, recevant la lumière, il est enfin délié par le Frère Expert qui s'apparente ainsi au " souverain terrible ". A ce moment le néophyte est lié par le sang, ainsi que le simulacre en a été pratiqué au cours de l'initiation. Il y a donc formation de l'idéologie du liage "maître-esclave" en celui de fraternité par le sang.

Sous cet aspect, la Franc-maçonnerie peut-être comprise comme une religion car elle relie des adeptes ayant le même idéal.

Dans la chaîne d'union, c'est un magnétisme dynamique qui va être développé, du fait qu'elle est constituée par des êtres vivants.

La chaîne d'union formée par des Frères initiés qui se tiennent la main et communient ensembles est le plus beau, le plus pur et plus profond symbole de la Franc-maçonnerie initiatique.

L'initié taille sa pierre pour l'insérer dans l'édifice commun et se lier aux pierres voisines. Il reçoit l'énergie cosmique et la redistribue. Il devient un maillon d'une chaîne de fraternité, un canal énergétique où tous les êtres vibrent au Juste diapason. L'énergie rebondit d'un frère à l'autre pour créer un courant plus fort qui enrichi chacun.

Ce que nous avons tous en commun, au fond de nous-mêmes, c'est la même qualité d'énergie en mouvement. Nous y sommes simplement plus ou moins sensibles. L'éveil initiatique consiste justement à devenir sensible à cette vérité, à devenir conscient de l'énergie la plus fine possible en nous et à être relié par elle à l'infini, au numineux, à l'ineffable.

Par sa conscience des énergies qui l'entourent et le traversent, l'homme se trouve, suivant le cas de sensibilité, dans divers états de conscience.

La Loge est un corps humain, un ordre cosmique et naturel avec toutes ses fonctions et tous ses centres d'énergie. Chacun de ces centres, appelés suivant d'autres traditions chakras ou sephirots figurés par les différents organes constitutifs de l'homme, est spécialisé, indépendant mais intimement lié aux autres, et possède tout ou partie des facultés des autres centres. Tout au long du rituel, nous constatons la variété des canaux de circulation des énergies, ne serait-ce que par celui de la parole.

Le rite de la chaîne d'union est ancien. L'abbé PERAU en donne une description dans son secret des Francs-maçons, où il situe ce rite immédiatement après les travaux de table ou Agapes:

- " Tout le monde est debout alors, et on fait la chaîne, c'est-à-dire que chacun se tient par la main, mais d'une façon assez singulière. On a les bras croisés et entrelacés, de manière que celui qui est à droite tient la main gauche de son voisin; et par la même raison, celui qui est à gauche tient la main droite: voilà ce qui forme la chaîne autour de la table. C'est alors qu'on chante...".

La chaine d'union, simple, émouvante est un des actes essentiels de notre rituel qui réunit les frères en fin de cérémonie. Sa découverte par l'Apprenti devrait être pour lui plus qu'un signe, la révélation du message de fraternité universelle que nous souhaitons transmettre.

La chaîne d'union est une cérémonie rituelle. Elle est plus qu'un signe, elle est la figuration sensible de la communication effective entre les hommes, et le témoignage concret de la dépendance dans laquelle ils se trouvent les uns par rapport aux autres. Elle permet à l'énergie spirituelle de circuler, de passer d'une âme à une âme, d'un corps à un autre corps, et relie le corps constitué de la communauté à l'esprit du Grand Architecte de l'Univers. La chaîne d'union est plus que le véhicule de l'influence spirituelle, elle est une technique efficace permettant la transmission de l'énergie. Réunis en cercle fermé, les frères se tiennent à mains nues, les bras croisés, bras droit sur bras gauche. Ils demeurent ainsi en silence et se concentrent pour transmettre par la main droite le magnétisme qu'ils reçoivent de la main gauche. Il faut, pour que chacun tire profit de cette force magnétique, qu'un amour fraternel, profond et sans réserve, réunisse tous les participants sans exception. L'absence de cette condition " sine que non " rend inefficace, inutile et absurde, le rite de la chaine d'union.

Les bras croisés rappellent les circonvolutions du lac d'amour. Cette courbe fermée qui lie l'adepte à l'ensemble de la Loge pourrait être une prison sans possibilité d'évasion si celle ci n'était pas ouverte sur l'extérieur, et brusquement rompue à la fin des travaux. Le mot " chaîne " n'implique pas une idée de captivité, de manque de liberté. C'est au contraire, ce qui relie les Frères entre eux. Cette chaîne les prive de leur apparente indépendance, de leurs libertés illusoires pour les faire entrer dans une communion, sur un chemin de libération. Cette figure symbolique de la chaîne d'union est présente dans la plupart des grandes civilisations. Elle est clairement illustrée en Egypte, par exemple sur les murs du temple d'EDFOU. On la connaît aussi sur des baptistères du moyen âge où elle évoque la résurrection des êtres transfigurée par l'eau de la connaissance.

Il ne nous est pas possible d'analyser ici le travail sur les Ondes et radiations humaines signé en 1932 par Jacqueline CHANTEREINE, en collaboration avec le Docteur Camille SAVOIRE. Cependant, ces deux savants ont détecté à l'intérieur et autour de l'organisme humain, des mouvements tourbillonnaires et ondulatoires. Ces derniers sont produits, à côté de causes pathologiques, par des énergies radiantes provenant de tout ce qui nous entoure: action cosmique d'une part, dont la plus importante est celle provenant de l'énergie solaire, à laquelle il faut adjoindre celle de la lune et des étoiles, la composante de ces diverses actions énergétiques se traduisant sous la forme d'un tourbillon qui pénètre par le lobe antérieur hypophysaire, pour aboutir au gros orteil droit.

Une autre source énergétique non moins importante est la force dite tellurique, qui se manifeste sous la forme d'un courant inverse du précédent, donc ascendant, et pénètre par le petit orteil gauche pour s'échapper vers le sommet du crâne.

Par la circulation de ces énergies, il est facile de voir une analogie avec la chaîne d'union dans laquelle le bras droit positif passe sur le bras gauche et vient en contact avec la main gauche du voisin pour former un couplage de piles en tension où l'on réunit l'électrode positive de chacun des éléments à l'électrode négative du suivant, de façon que la force électromotrice résultante soit N fois supérieure à celle d'un seul élément. Ceci n'est pas une image, c'est une réalité, réalité qui développera au maximum l'égrégore constitué par les forces psychiques de la Loge tendues vers le même but. Individuellement nous sommes faibles, défaillants, isolés. Lorsque le Vénérable Maitre avant de clore les travaux, évoque l'union de tous les maçons, lorsque nos mains sont Jointes dans une véritable chaîne d'amour, il semble qu'un souffle magique soit introduit dans le Temple.

Lorsque la chaîne d'union est ouverte, et non pas rompue, le mouvement ascendant et descendant des bras, par trois fois répété, rappelle symboliquement les ondulations du serpent cosmique, dont la chaîne est une image énergétique, mais ce rite a d'autre part pour but de ne pas couper brusquement un couplage aussi intense, ce qui risquerait de provoquer des perturbations dans le psychisme de participants spécialement sensibles. Très doucement, la chaîne s’étire et la force de chacun se stabilise en son circuit fermé.

A l'image des houppes dentelées ouvertes sur le monde profane, qui ornent les extrémités de la corde à nœuds limitant l'espace sacré du Temple, les mains s'ouvrent à la porte de notre Temple intérieur pour partager les bienfaits d'une cérémonie lénifiante.

La chaîne d'union est le symbole de l'interdépendance de tous les éléments de la création. De même que la chaîne d'A.D.N. contient l'ensemble des messages et suffisants pour transmettre la vie, de même la chaîne d'union contient en potentialité, grâce aux Frères qui la composent, les éléments indispensables à la manifestation du verbe, autrement dit de la vie en esprit.

Les bras croisés sont à l'image du labyrinthe, l'image de la spirale et de la tresse. Ils rappellent les lignes incrustées sur la carapace de nombreux coquillages, les engravures innombrables des lignes de la main. Ils sont le lien qui relie les hommes de bonne volonté.

Cependant, la position bras croisés est aussi un des aspect de la protection et de la limitation. Le lac d'amour ainsi formé figure un huit qui peut s'apparenter au signe représentant l'infini: ce serait ainsi symboliser l'évasion dans le cosmos.

La chaîne d'union est essentielle car elle figure à la fois lors de la réception d'un nouveau Frère dans un atelier et à la clôture des travaux.

Lors du rituel d'initiation au grade d'Apprenti, l'un des moments les plus émouvants est l'introduction du postulant dans sa première chaîne d'union. Le néophyte est placé au centre de ses futurs Frères qui forment autour de lui un cercle, une véritable chaîne dont il est invité à éprouver un à un les maillons. Chaque fois que dans la magie et par suite dans les arts, on rencontre une corde entourant quelque chose, il y a intention de défendre l'objet enveloppé et d'en éloigner toute influence. C'est la raison pour laquelle, le rite de la chaîne d'union consiste en la formation d'une boucle complète, alors que son homologue, la houppe dentelée ne constitue pas un circuit fermé. Il convient cependant que le courant passe dans le sens circumanbulatoire de l'initié, c'est-à-dire en tournant de la gauche vers la droite. La chaîne longue, où l'on ne se croise plus les bras, est ainsi moins efficace puisqu'elle fait tourner l'énergie à contre sens.

Lors de la réception d'un néophyte, cette chaîne d'union est formée sur le même modèle qu'une ronde enfantine, schéma de la main dans la main, d'où est exclue toute idée métaphysique ou simplement ésotérique. C'est uniquement un témoignage d'union et d'amitié.

Le vénérable demande alors au néophyte de regarder autour de lui, de bien ouvrir les yeux pour voir s'il n'aperçoit pas un ennemi. Si c'est le cas, qu'il sache pardonner, car cet ancien adversaire sera bientôt son. Frère, et il ne doit régner aucune ombre dans une chaîne d'union. C'est au moment de la réception d'un nouveau Frère, que la chaîne d'union permet de rassembler les énergies de ceux qui ensemble vont désormais poursuivre les travaux et construire le temple.

C'est dans la chaîne d'union que la lumière est donnée pour la première fois au nouvel initié. C'est là en effet, qu'on lui ôte son bandeau. A chaque célébration de cette chaîne, nous recevons une lumière nouvelle. A chaque fois un bandeau nous tombe des yeux. Et il en sera ainsi jusqu'à l'ultime chaîne que nous célébrerons sur cette terre.

Certains Vénérables devraient avoir le courage de ne pas la célébrer si les membres de leurs Loges ne sont pas en harmonie. Comment un individu égoïste, un maçon qui ne vit que pour son profit, pourrait-il prétendre participer positivement à un tel rite ? Le cercle formé par la chaîne d'union représente l'univers, c'est l'infini à l'image de la loge qui s'étend du Nord au Sud, de l'Orient à l'Occident, du Nadir au Zénith, et le devoir du Vénérable est de recréer dans le microcosme de sa Loge, l'harmonie qui règne dans le cosmos.

Le cercle figure également l'Ouroboros, ce symbolisme de l'initiation qu'est le serpent qui se mord la queue.

Lors de la clôture des travaux, la chaîne d'union fait fusionner les énergies pour que les initiés vivent une unité consciente. Nul doute que cette chaîne soit le plus accompli des actes magique au sens le plus noble du terme. C'est l'être entier qui est mis en jeu, qui participe. Sans être annihilés, les Frères ressentent la présence d'un être communautaire si bien évoqué par Jésus qui prononçait ces paroles: " quand vous serez réunis en mon nom, je serais parmis vous". Les initiés sont effectivement réunis au nom du Grand Architecte. C'est sa gloire une fois de plus, qu'ils célèbrent par ce rite.

Ce rite de la chaîne d'union, qui évoque par sa forme les lacs d'Amour de la houppe dentelée, nous rappelle ces couples royaux sculptés du Louvre qui se tiennent réciproquement la taille en croisant leurs bras par derrière. Quoique cette analogie ne prouve absolument aucune filiation historique, le rite de la chaîne d'union, qui peut avoir une origine compagnonnique, est peut être fort ancien. Il symbolise vraisemblablement l'invincible solidarité, même involontaire, qui unit tous les hommes, mais aussi toutes les générations, et cette unité collective qui transcende toutes les individualités particulières.

Mais il y a plus. En croisant leurs bras, et en coupant court par ce geste à la poursuite d'un désir quel qu'il soit ( or tout désir détourne du présent et oriente vers l'avenir ), les Maçons semblent arrêter le flux du temps pour appréhender dans le moment présent ce résidu qui échappe à l'écoulement de la vie et à la destruction: le mystère pondérable de ce qui s'offre à chaque instant ici et maintenant, et qui a pour principe l'éternité. Et dans cette éternité qui subsiste au cœur du présent, l'individu perd son importance pour retrouver sa précarité et sa place discrète parmi les autres hommes et dans l'ensemble de la création dont il est un menu maillon, provisoire quoiqu'ineffaçable.

Sachant que la solidité d'une chaine dépend de celle de son maillon le plus faible, l'initié qui donne cette poignée de main secrète renouvelle par là son serment: devenir un robuste maillon de cette chaine éternelle.

Parfois, la chaîne d'union est mal vécue, ratée. Ne parlons pas de ces fausses chaînes où ne règne qu'esprit de copinage. Une Loge profanisée ne parvient pas à former une chaîne d'union. Aucune énergie ne circule entre ses membres. Il ne s'agit plus que d'une mascarade où des individus accomplissent un geste mécanique. Mais même dans une Loge initiatique, il arrive que la chaîne ne soit pas suffisamment intense parce que l'un de ses maillons se révèle trop faible où bien freine le passage de l'énergie. Car là réside le grand secret: pour vivre une chaîne d'union, il faut être en état de don, accomplir le sacrifice de soi sans songer à prendre, à acquérir, à jouir de quoi que ce soit.

Le caractère effectif de la relation qui s'établit de main à main constitue une évocation du courant qui passe entre les êtres et par lequel la sympathie se manifeste. Elle rapproche ceux que la vie quotidienne tenait dans l'ignorance l'un de l'autre et elle provoque une reconnaissance de fait par la poignée de main devenue sensible.

Elle a une signification plus étendue encore dans la mesure où elle est un cercle fermé: cercle qui évoque la vaste ceinture d'humanité qui enveloppe la planète.

Ce que nous voulons évoquer et transmettre, en formant la chaîne d'union, c'est le sentiment de la relation de fait entre les générations comme entre les individus, et c'est une façon de formuler l'engagement que nous prenons de garder le contact avec nos Frères.

Dans cette chaîne, nous essayons de passer de notre individualité restreinte à une personnalité accomplie. Elle ne rassemble que des êtres responsables, pas de fantoches. Mais nous ne reconnaissons pas l'existence du grand génie irremplaçable. L'idée romantique de l'individu qui exacerbe ses qualités comme ses défauts. Ce n'est pas un génie particulier qui a eu l'idée de KARNAK ou de CHARTRES mais une communauté de créateurs. L'individu, si exceptionnel soit-il, est très vite limité, autant par ses qualités que par ses défauts. La chaîne d'union nous apprend à vivre à la fois de manière individuelle et communautaire, à nous mettre en résonance avec tous les Frères. Nous appréhendons ainsi d'autres vérités, d'autres réalités, nous dépassons le cadre si étroit de notre égo pour rentrer dans un homme à l'échelle du cosmos.

Le symbole de la chaîne d'union est comparable à celui de la houppe dentelée, et par là même à celui de la corde qui sur le plan éthérique enchaine toutes les créatures entre elles parce qu'elle les relie toutes à l'être, source de toutes choses. On pourrait tout aussi bien l'appeler cordon ombilical éthérique, puisqu'elle relie l'esprit de l'ordre à la forme physique, évoquant le lien qui rattache le bébé à sa mère. La chaîne d'union se noue autour du saint des saints de la Loge, c'est à dire autour de l'ensemble, composé du tableau de Loge placé sur le pavé mosaïque et des colonnettes " Sagesse, Force et Beauté " qui en limite les proportions. Elle est l'illustration vivante des lacs d'amour inscrits autour du tableau de Loge, et qui relient entre eux les symboles qui le compose dans une unité ontologique, rappelant la nécessité de recréer perpétuellement l'ordre établi par notre tradition. Comme dans l'assemblage des poupées Russes, on retrouve le tableau de Loge dans sa projection autour du saint des saints; puis à l'extérieur du Temple, quelque peu dilué mais toujours présent, microcosme dans une construction à l'échelle universelle.

La chaîne d'union suggère à la fois l'acte de nouer et celui de dénouer, symbolisant le devenir après transformation ou identification à l'esprit de l'ordre maçonnique. Tout étant lié à tout, l'homme irresponsable, est un microcosme dans lequel l'univers est enfermé. L'homme n'est rien en tant qu'unité: les francs-maçons le savent puisqu'ils unissent leurs forces et leurs pensées dans la chaîne d'union; cet isolement terrestre n'est ainsi qu'apparent car une même influence, un mène rythme, une même musique harmonique les associent. Les textes sacrés et les rituels nous font comprendre cette unité supérieure de l'univers.

La chaîne d'union rappelle également l'engagement de tous les Franc-maçons à transmettre d'une manière ininterrompue la filiation traditionnelle et sacerdotale de l'ordre au travers de ses rites ancestraux. On retrouve ainsi les racines réelles de la régularité. Cette chaîne traditionnelle venue jusqu'à nous, cette filiation régulière ininterrompue se transmet au travers du rite sans que la pensée originelle en soit déformée.

Symboliquement, la chaîne d'union réunit les Frères de la Loge, incarnés dans le temps, aux Frères passés à l'Orient éternel, au-delà du temps et de l'espace. Lorsque la chaîne est formée en harmonie, ce sont les initiés de toutes les époques qui communient dans la même unité. Vision mystique diront les sceptiques. Non pas. Simple fait expérimental. Comprenons bien qu'il ne suffit pas de se serrer la main et d'être rempli de bonnes intentions affective pour qu'une chaîne d'union soit réellement célébrée. N'oublions pas qu'il s'agit du point culminant d'un rituel initiatique. Il est donc nécessaire que le travail de la tenue ait été correctement accompli, que la totalité des Frères se soient préparée, qu'un certain chemin ait été parcouru. Qui connait les règles permettant de former cette chaîne en esprit et en vérité connait l’un des secrets majeurs de la Franc-maçonnerie. Les efforts sont rudes pour y parvenir, mais la joie qui les couronne est d'une intensité que nulle phrase ne saurait évoquer.

Lors de la chaîne d'union, toutes les puissances doivent être réunies. Aussi ne doit-il pas y avoir d'isolateur empêchant le fluide magnétique de se répandre et de passer d'individus en individus. Pour ce faire, le maçon se dégante.

Si les adeptes, maillons vivants, vibrent au même rythme de la chaîne d'union, s'ils deviennent des Frères par la pensée, c'est-à-dire des hommes dans lesquels passeront le même courant et la même forme de l'esprit, s'ils se rencontrent, alors l'action psychique de l'assemblée sera bénéfique. Mais il faut vibrer dans le même idéal, il faut se donner et croire intensément. Le rituel a pour but d'harmoniser ces forces, de permettre une concentration vers un même objectif, de combler le fossé qui pourrait exister entre l’intérieur et l’extérieur.

On pourrait comparer cette chaîne d'union à un accélérateur de particule, à une sorte de cyclotron qui ferait fusionner toutes sortes de puissances connues, depuis la plus matérielle jusqu'à la plus spirituelle. Celui qui a vécu dans sa chair une véritable chaîne d'union n'oublie jamais ce moment de grâce où il est à la fois lui-même et ses Frères. Le maçon initié obtient, à cet instant là, la possibilité de connaître de l'intérieur les lois de la circulation de l'énergie spirituelle dont les physiciens contemporains commencent tant à se préoccuper. La science certes, tend à redécouvrir la tradition en ne dissociant plus " esprit " et " matière ". Mais elle fera fausse route tant que la perception scientifique sera celle d'un individu, d'un chercheur et non d'une communauté de chercheurs. Si modeste soit-elle une communauté initiatique possède la force suprême d'être une communauté. On dépensera sans doute bien des milliards pour tenter de découvrir l'énergie que les Francs-maçons initiés expérimentent à chaque tenue dans leur chaîne d'union. Ce qui rayonne dans ces mains jointes n'est pas seulement d'ordre humain. C'est la vie dans tous ses aspects et toutes ses manifestations.

Chacun des maillons de cette chaine, chaque nœud d'énergie est un chakra qui représente le point où agissent les forces déterminant la condensation et la cohésion d'un agrégat qui correspond à tel ou tel état de manifestation, de sorte qu'on pourrait dire que c'est ce nœud qui maintient l'être dans l'état envisagé et que sa solution entraine immédiatement la mort de cet état.

Il est dit, dans les mystères de Samothrace, le grand centre de l'initiation cabirique, que ceux qui recevaient le néophyte, formaient une ronde et exécutaient une danse circulaire en chantant des hymnes sacrés. Cet effet magique des rondes, des mains enlacées, s'accentue sous la force du verbe puisque l'on chante. Cette coutume se retrouve dans les fêtes de la Saint JEAN, qu'il convient d'étudier sur le plan symbolique. Mais l'union des mains met tous les participants à un même potentiel; la même pression sanguine anime tous les cœurs dans un même sentiment de solidarité. Il y a peu d'instants, tous ces corps étaient distincts. Sous l'effet de la même pression, ils deviennent un seul corps social, dont toutes les impulsions sont identiques. Une même chaleur anime tous ces êtres; et c'est uniformiser la cadence du sang. La puissance de ce lien fluidique peut rayonner au delà de notre propre univers. C'est alors songer à la lumière astrale, un champ magnétique tourbillonnaire où la pensée a pu se préciser et se réactionner. Avec la chaîne d'union s'expriment deux forces: l'invocation par laquelle on cherche à s'assimiler toutes les manifestations vitales du rite, et le rythme provenant du mouvement respiratoire. Le rythme du sang qui bat à l'unisson et qui devient le rythme de l'assistance se lie à la respiration, donc au souffle.

Il ne faut pas confondre la chaîne d'union et la chaîne de communication des mots, pratiquée dans certains rites et obédiences par les Frères d'une même Loge. La chaîne de communication des mots, ayant lieu quelques instant avant la chaîne d'union, ne concerne que les membres de la Loge, tandis que la chaîne d'union ayant un sens plus universel s'étend à tous les membres présents de la tenue.

Notons que l'invocation se pratique sous l'autorité du Vénérable Maître, président de la Loge, dont il est le maître spirituel. Cette cérémonie ne peut se dérouler que dans un cadre traditionnel, dans une atmosphère particulière, à défaut de quoi ce rite reste sans valeur.

Ainsi pour que la chaîne d'union permette que ce fluide passe facilement de membre à membre pour qu'il y ait rapprochement de tous les cœurs et que le sentiment de solidarité unisse et lie toutes les consciences, il ne faut aucune isolation. Les Frères doivent se donner la main nue; ils ont soin de retirer leurs gants afin que l'amour inonde leur cœur.

Il faut veiller à ce que ces moments de recueillement soient réellement l'occasion d'une méditation et sans doute est-il heureux que l'on puisse, en fond sonore, entendre une mélodie pendant que le Vénérable prononce les paroles solennelles incitant chacun à songer à la longue suite des hommes qui nous ont communiqué leurs vertus.

Cette prise de conscience de notre humanité dans ce qu'elle a d'impérissable et d'éternellement transmissible, par son circuit ininterrompu devient une force, et un véritable champ magnétique se dégage; cette concentration de pensée collective est génératrice d'une force qui doit être employée; on pense dans l’énergie de la prière collective. Lorsque l’on prie seul, on joint les mains; on ferme son propre circuit et on limite à soi-même l'écoulement de son fluide; mais après cette concentration personnelle en se reliant à d'autres individualités, à d'autres énergies on participe à la force cosmique. Par cet acte magique on relie le visible à l'invisible et souvent dans la chaîne d'union sont évoqués ceux qui ne sont pas là, ceux qui nous ont quittés.

La chaine d'union est ainsi un lien fluidique qui unit les participants à l'esprit maçonnique. Mais pour que la chaîne soit valable il faut que chaque membre, chaque maillon se concentre, donne toute sa puissance; le plus fort des membres peut ainsi communiquer une pulsation nouvelle et c'est pourquoi le vénérable débute et ferme la chaîne.

Cette énergie psychique devrait permettre l'accomplissement de l'équilibre immuable, de la réalisation harmonieuse de l'homme.

Les Loges ne pratiquent pas toujours cette chaîne et c'est fort regrettable car la solidarité des mains n'est pas un vain mot.

Pour terminer leurs cérémonies, les Francs-maçons initiés se rassemblent autour du tableau de la Loge. Du sommet du ciel, de l'axe du monde, du moyeu de la roue céleste pend un fil à plomb. Autour de lui, des mains se joignent, des esprits communient. La chaîne d'union est formée, révélant l'un des plus grands mystères de la Franc-maçonnerie.

Lorsque sous cette forme énergétique, les Maçons quittent la chaîne, contents et satisfaits d'avoir perçu leur salaire, celle-ci n'est pas rompue pour autant car son action doit se perpétuer longtemps après que les Frères se soient retirés. L'action du Franc-maçon ne s'arrête jamais, dit le rituel, il quitte momentanément la chaîne pour aller témoigner au-dehors de l'œuvre accomplie dans le temple. C'est pourquoi il serait plus initiatique de remplacer l'expression quittons la chaîne par la formule ouvrons la chaîne.

Le sens de la Fraternité initiatique, c'est de relier l'initié à l'ensemble de l'histoire de la vie et de le rattacher à son principe, tout en l'intégrant dans la Chaîne de l'effort spirituel de toute l'humanité antérieur, présente et à venir.

La Fraternité initiatique est bien une chaîne de solidarité et d'amour, mais dans le sens où Saint Exupéry définissait ce dernier: " regarder ensemble dans la même direction " et avec une précision supplémentaire: que cette direction nous amène réciproquement et ensemble à vivre dans un monde toujours plus lumineux et authentiquement généreux, monde que nous façonnerons précisément en étendant à tous nos cercles de relations et d'activités, notre attitude profondément fraternelle et spiritualisante.

Par Robert MINGAM. Texte retranscrit ici par G. M. VMC de Lux Post Meridiem.


La valeur du visage de l’Autre par son image


« Vous et un compagnon estes assez suffisants théâtre l’un à l’Autre ou vous à vous mesmes»

(Montaigne)

« Et l’aventure, la grande aventure, c'est de voir surgir quelques chose d’inconnu chaque jour, dans le même visage, c'est plus grand que tous les voyages autour du monde. » (Alberto Giacometti)


- Selon Emmanuel Levinas F:.M:.

Dans un siècle d’égoïsme, le Maçon a le devoir minimum de s’inquiéter, de se soucier au-delà même de son Fr:., sur l’autre, sur le prochain qui est aussi son Frère en humanité. Deux de mes Maîtres que sont Levinas et Montaigne nous ouvrent quant à eux cette voie.

Montaigne nous ouvre encore une fois les siennes ; celles de l’interdit prophétique et de la représentation qui frappaient les faiseurs d’idoles. Il nous rappelle que l’homme – ou l’artiste - qui créé des images ou des sculptures croyant produire une équivalence de l’invisible, oublie le face à face avec l’invisibilité. Il y perd son âme et son propre visage, c'est à dire selon Levinas, sa propre représentation : ce lieu fondamental où se joue selon lui notre rapport à autrui, cette part de l'Autre1 qui échappe justement à l’image (à moins qu’il ne la remplace ?). Helvetius pensait déjà qu’Il est donc certain que chacun a nécessairement de soi la plus haute idée ; et qu’en conséquence on n’estime jamais dans autrui que son image et sa ressemblance.

Levinas pense en effet préférable « d’écouter » le visage d’autrui, plutôt que de s’arrêter à sa surface et ainsi abolir un peu de la violence humaine. En réconciliant éthique et métaphysique, le visage mérite une écoute attentive et non en une attribution d’une image-objet échappant à toute tentative d’ouverture à l'altérité.

L’étude de Levinas est si déterminante et quasi-exhaustive que l’humilité la plus élémentaire mériterait qu’on s’effaçât pour toute autre tentative. Je me contenterai donc de n’en tirer que quelques points sur les rapports que sa recherche eut de la représentation et notamment de son postulat : « Toute image donnée n’offrant du réel qu’un aspect partiel et abstrait, la vérité n’est vérité que quand elle est le tout de l’être. »

Ainsi, que lui en chaut que tel homme puisse être visé par le regard de son prochain dans la mesure où ce qui est perçu peut à tout moment laisser percevoir le langage de la révélation, c'est à dire la véritable « Image » de l’Autre. Par révélation, Levinas n’oublie pas le message de la véritable « maternité ». Cet avertissement se subordonne pour lui, dans l’interprétation rabbinique de l’amour, à une destinée humaine où il faut accomplir Israël et multiplier l’image de Dieu inscrite sur le visage de l’Autre, c'est à dire des humains. Il ne réduit pas l’amour conjugal à la simple procréation et encore moins à la préfiguration de l’accomplissement des écritures. Chez lui, la famille représente essentiellement le présent dans toute sa joie comme le judaïsme en a notamment le secret.

L’interrogation de soi-même ne se fait réellement que dans la solitude. Emmanuel Levinas dans son essai sur l’extériorité « Totalité et infini », choisit pour cette expérience phénoménologique de l’immédiat face à face, l’allégorie du désert : ce « lieu de différenciation ». C'est d'ailleurs pour lui le fondement de l’éthique : « J’aimais une autre moitié, la moitié qui me manquait sans doute, je n’aimais donc que moi-même, et je découvre un Autre, qui dans son altérité n’est plus là pour combler mes manques, boucher mon trou. Il est assez lui-même ou peut-être m’aime-t-il assez pour me décevoir, pour ne pas me répondre comme un miroir ou comme une somme de complaisances propre à m’enfermer dans mes revendications et frustrations infantiles. » Bien que Wladimir Jankélévitch nous rappelait que « l’on n’est pas dans le miroir pour se regarder soi-même mais pour se tourner vers l’Autre »1. Ce précepte est souvent mal compris et n’est souvent pas assez développé dans certaines de nos cérémonies. Cependant le : « Va vers toi-même », de la bien-aimée à son fiancé dans le Cantique des cantiques reste par sa liberté, une grande preuve d’amour. « Va vers toi-même », c’est aussi la parole de Dieu à Abraham : « Va vers ton désert, comme je vais vers le mien, c’est là qu’au détour des dunes nous nous rencontrerons, à l’oasis où, délivrés de nos soifs, nous serons le puits qui affleure l’un pour l’Autre ».

L’Autre, qui se manifeste en premier lieu par son visage, laisse apparaître sa propre image comme quelqu’un qui passerait la tête par une fenêtre en nous apostrophant. Le visage n’a pas besoin de s’exprimer, son image parle d’elle-même et sa manifestation en est son premier discours. Et l’on croirait entendre Montaigne à nouveau, quand Levinas attribue au visage de l’Autre ce par quoi « l’invisible en lui est visible et en commerce avec nous » : permettant de penser la présence lointaine de l’Autre. « Regarder un visage, c'est regarder ce qui ne se livre pas mais nous vise… ». Il va jusqu'à comparer les deux modes de représentation du visage : sa représentation dans la statuaire grecque et au contraire, le refus de toute plasticité dans le judaïsme qui entraînerait immanquablement un polythéisme engendré par la beauté païenne de l’idole. Les idoles ont une bouche et elles ne parlent pas. Levinas perçoit ce silence comme un mutisme d’autant plus dangereux. Propose-t-il une idole comme le rapporte la philosophe Catherine Chalier (Maître de conférences à Paris X Nanterre), à l’adoration des hommes au lieu de leur commander le service de Celui qui transcende toute représentation ?

Cherche-t-il, comme il le dit encore, à oublier la responsabilité qui le saisit face à sa vulnérabilité ?

En tant que juif, il se méfie de l’image. Il privilégie dans sa conception d’appartenance, la seule parole. Le visage est pour lui « au bord de la sainteté et de la caricature ». Seule la mort peut mettre une fin provisoire à l’image de l’Autre car loin de l’anéantir, elle en pétrifie la plastique en en faisant un masque-apparition. La mort transfigure le visage de l’Autre en image-souvenir.

Levinas va jusqu'à imaginer la droiture dans le face à face avec le visage de l’Autre qu’il reconnaît derrière le masque du bourreau. (L’image de l’Autre peut aussi avoir dans une déformation contraire, des caractères positifs dans la perception de sa culture et de ses valeurs. Cette appréciation peut déterminer des relations durables que l’on aspire à nouer avec cet Autre. Cela s’est finalement et heureusement passé avec la France vis-à-vis de l’Autre qu’était l’Allemagne.) Il lui semble reconnaître un visage humain dans sa nudité et sa transcendance, car fait d’abstractions et de dépouillement.

Levinas s’offre, vulnérable, sans protection, sans ornement culturel, s’exposant à « bout portant ». Imagine-t-il alors le visage du kapo dans ses basses œuvres auxquelles à Bergen-Belsen il échappât ? Il écrira plus tard : « Le mal n'a pas de visage ». Mais si les visages de la barbarie d’hier étaient absents, pourquoi ne le seraient t’ils pas d’avantage, n’ayant pu supporter le regard de l’enfant comme celui du vieillard que l’on menait à la mort entassée ? Le face à face se faisait alors avec l'Autre devenu invisible. N’est-il pas alors préférable depuis la Shoah que l’interdit de la représentation se porte désormais sur les visages des assassinés ?

Il n’en reste pas moins vrai qu’il se méfie tout autant des visages des vivants, que de l’image qu’ils produisent. Il prétend – comme Parménide vis à vis du Sophiste de Platon - que le non-être est – et donc qu’il y a vérité et son contraire dans l’Etre. Levinas ajoute que toujours subsistera une éternelle ambiguïté de la perception avec l’image de l’Autre. Il précise : « Dans l’image, la pensée accède au visage d’autrui réduit à ses formes plastiques, fussent-elles exaltées et fascinantes et procédant d’une imagination exacerbée ». Il précise même : « Le visage de l’Autre est une supplique que je n’arriverai jamais à satisfaire. »

Il nous rappelle dans sa Phénoménologie du visage, que nous nous habituons à considérer à tort quiconque, comme un simple individu de l’espèce humaine qui pourrait être remplacé par n’importe quel Autre possédant les mêmes qualités ; alors que nous devrions le considérer comme insubstituable et irremplaçable, en fait comme unique au monde. (Les jumeaux monozygotes exceptés, et en attendant pour demain les clones ! NDLR). Pour lui chaque visage est ineffable et reflète l’infini propre à chacun. Il y voit, on le devine, l’image de Dieu dans le tout-Autre.

Le visage de l'Autre lui apparaît dans sa nudité puisqu’il n’est pas « habillé » et qu’il est donc sans masque. Il lui apparaît avec ses seules qualités et il n’est nul besoin de parler ni de s’exprimer pour être sincère ou pour trahir. « Le visage est une réalité par excellence par laquelle un être ne se présente pas par ses qualités. Cela confirme bien que le visage se présente dans sa nudité » ; la preuve en est que nous ne cessons d’user d’artifices pour faire bonne figure et que « ….le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage, dans un contexte…le visage est sens à lui seul. Toi c’est toi ». L’éternel face à face qui provoque généralement la nécessité de dialoguer ne suffit pas à Levinas. Il place l’éthique en priorité face à la philosophie dans ce qu’elle a de plus primaire et il favorise en premier lieu la véritable relation à l'Autre.

Le face à face n’existe que chez les hommes où le visage de l'Autre reste exposé dans toute sa nudité. « L'un s'expose à l'Autre comme une peau s'expose à ce qui la blesse, comme une joue offerte à celui qui frappe ».

Dans « Ethique et infini », Levinas reprend la « Responsabilité pour autrui » c'est à dire l’expérience de la vulnérabilité de l'Autre et conjointement celle de notre propre responsabilité envers lui. Dans son obsessionnelle Image du visage de l'Autre et de sa vulnérabilité, il sent ce dernier l’investir d’une responsabilité du seul fait qu’il se sent alors garant envers ce dernier, comme si personne d’autre que lui-même ne pouvait le remplacer. L'Autre n’en est pas moins aimé pour ce qu’il est, mais aussi pour la seule satisfaction possessive du « protecteur » qui n’est là que pour combler ses vides et ses manques. Le « protecteur » ou plutôt celui qui s’est auto investi comme tel, n’exprime à l’encontre de l'Autre qu’un égoïsme fondamental qui ne veut pas dire son nom. Il cherche à projeter une Image de l’Autre uniquement pour se tranquilliser lui-même. Ne cherche alors t’il pas à exercer sur lui une certaine autorité ? Celle qui consisterait à vouloir imposer un pouvoir ? Ne nous dit-il pas que « le pouvoir, c'est toujours faire l'Autre à son image ? » Ne cherche-t-il pas le point de vulnérabilité de l'Autre ? (C’est à dire sa nudité, car il y a dénuement au sens de Levinas lorsqu’il y a révélation de vulnérabilité). Et ainsi, en prendre le contrôle et finalement la responsabilité qu’il cherchait en fait depuis le début: cette fameuse « expérience du visage »? Dostoïevski ne nous rappelle-t-il pas que : « Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous et moi plus que tous les Autres » ?

S’appuyant sur l’angle philosophique, un Emmanuel Levinas-Franc-Maçon ne conçoit l’ombre que par la lumière qui la génère. Au-delà de cette apparente lapalissade, pour apercevoir ce qui fait ombre, il a recours au dévoilement et à l’avidité de la représentation, c'est à dire à la mise en Image de celui – c'est à dire l’Autre - qui s’intercepte. Oter les voiles du caché pour mieux le découvrir, voire l’anéantir au besoin. N’avoue-t-il pas : « Rien, en un sens, n'est plus encombrant que le prochain. Ce désiré n'est-il pas l'indésirable même ? »

A:.V:.

Equerre et compas

ESSENCE DE LA PENSEE, LE SILENCE 


Toutes les pratiques de méditation visent à obtenir le silence du mental. Beaucoup d'enseignements adoptent une attitude volontariste et considèrent les pensées errantes comme un ennemi qu'il faut vaincre. Or, vouloir maîtriser les pensées c'est un peu comme vouloir combattre le vent avec une épée, disent les textes bouddhistes. Il est préférable de chercher à comprendre le processus de la pensée, pour saisir ce qu'elles sont, ce qu'elles veulent. Alors, le silence intérieur et la paix s'installeront naturellement et durablement en nous.

Au-delà de la beauté des formes extérieures, il y a plus. Ce petit quelque chose d'indéfinissable qui n'a apparemment pas de nom. Une essence intérieure, profonde et sacrée. Là où la beauté se fait particulièrement discrète, cette essence transparait d'une façon ou d'une autre. Elle ne vous est révélée que si vous êtes réceptivement présent. Serait-il possible que cette essence indicible et cette présence soient une seule et même chose ? Cette essence indescriptible serait-elle là sans votre présence ? Sondons-la en profondeur et essayons de découvrir une éventuelle réponse.

Beaucoup de gens sont prisonniers de leur mental à un point tel que la beauté de la nature n'existe pas réellement pour eux. Même quand ils disent : "Quelle belle fleur !" il s'agit seulement d'un étiquetage mental automatique. Etant donné qu'ils ne connaissent pas le silence intérieur et ne sont pas présents, ils ne voient pas véritablement la fleur, n'en sentent pas l'essence, l'aspect sacré, de la même façon qu'ils ne se connaissent pas eux-mêmes, ne sentent pas leur propre essence ou leur propre aspect sacré.

Quel choc terrible les attend ! Se retrouver en silence, face à eux-mêmes, en l'absence du bruit et des distractions habituelles, avec pour seule compagnie le temps qui ne semble plus avoir de références.

Le silence serait-il devenu un vestige archéologique ?

Certains ont peur du silence, car ils le ressentent comme uimmobilité inconfortable. Il est beaucoup plus qu’une inertie. Il crée des conditions propices à une transformation intérieure … Alors que nous vivons dans un monde où la verbalisation est la règle et le silence l’exception, la société actuelle veille à empêcher que l’être humain ne se retrouve seul, face à lui-même.

La tristesse et le malheur sont parfois si accablants que nous ferions n’importe quoi pour ne pas y faire face. Les médias audiovisuels, journalistiques, le cinéma, le travail et une vie sociale bien remplie peuvent être des façons de se fuir et de vivre notre vie à la manière d’un long divertissement.

Chacun sait que le mot divertissement signifie littéralement « action de détourner ». Se divertir, c’est se distraire, s’amuser, passer le temps, qui nous apporte une soi-disant liberté afin de nous détourner des choses auxquelles il est difficile de faire face. Se divertir peut avoir un éventuel effet bénéfique, mais il n’est que passager. Pour un moment, il nous donne un répit, nous permet d’oublier nos inquiétudes et nos peurs. Mais vivre notre vie comme un long divertissement, c’est prendre le risque de perdre contact avec nous-même et de devenir, voire demeurer des spectateurs ou des figurants d’un spectacle qui ne se renouvelle jamais. 

Or, le silence est loin d’être un enfermement, une pauvreté. Non seulement parce qu’il offre la clef de la vie intérieure et créative, mais aussi il est disponibilité et apprentissage de l’amour. Il n’est de liberté de l’individu sans ce recueillement de la pensée. Il devient alors une profonde lumière du cœur et de connaissance de soi. Il nous aide à dépasser le stade du divertissement. 

Le seul silence que l’illusion de la communication moderne connaisse est celui de la panne, de la défaillance de la machine, de l’arrêt de la diffusion.

Il est alors compris comme une cessation de la technicité où l’on fait fi du rayonnement de l’intériorité.

Cependant, le vrai silence résonne, rayonne. Il nous appelle au désir de l’écoute, sans hâte, du bruissement de notre entourage journalier.

Mais voilà l’absolue modernité. Elle est devenue l’avènement du bruit, cette fabrication d’un monde outrageusement excessif qui a fait en sorte que la parole, sans fin envahissante, portée par tant de porte-voix, se transforme en données d’ambiance inconséquentes, de surcroîts sans contenu et inaudibles. 

C’est dans le silence que nos chagrins et nos joies, qui s’entremêlent, sortent de leur cachette. Nous pouvons alors les regarder sans peur, ils nous appartiennent. Nous pouvons ainsi frayer, entre le sombre et la clarté, un chemin qui nous mène à la saine découverte progressive de la pléiade. 

Alors le silence est-il un leurre, une abstraction ou une illusion ?

S’il est paradoxal d’employer l’expression ‘’ parler du silence ‘’, plus paradoxal encore est le fait qu’il ne se définisse pas par lui-même par une absence, mais par rapport à une absence, et, en particulier celle du bruit, de parole, de son. Nous pouvons trouver le silence dans la nature, dans notre Atelier, dans une église ou même dans notre maison. Il n’existe pas au degré zéro. Il n’est jamais que relatif et question d’amplitude. L’oreille humaine ne perçoit que certaines vibrations acoustiques, les infrasons et ultrasons lui échappent.

Mais ce n’est pas parce que nous n’entendons rien que silence est. Dans notre société où le bruit est permanent, il nous semble retrouver le silence quand il n’y a pas, autour de nous, de sons étrangers inhabituels où de trop forte amplitude.

Dans cet esprit, je ne peux pas résister à évoquer la saine connivence qui passe souvent par une absence de mots, tout simplement parce que les partenaires, adeptes de l’échange dans leur travail et d’évolution d’esprit se connaissent suffisamment pour savoir éviter toute concertation inutile, mais privilégient la construction. Pourrait-on parler de sécheresse de la communication … ne parlons pas du superflu …

Parlons d’êtres humains qui ont simplement le privilège d’avoir une heureuse complicité de pouvoir bâtir l’âme en paix, un Edifice avec la grâce de la connaissance où le partage devient un désir sacré.

On peut le créer : Il existait une salle à la Villette, une pièce parfaitement bien isolée où il n’y a aucun bruit. Mais, convenez, ce n’est là qu’une expérience. Pour reprendre une certaine terminologie le silence est la nature pure, donc l’inabordable. Alors, parler de ce qui n’existe pas, l’absence de paroles nous apparaît brusquement comme une gageure, une situation à la frontière de l’absurde.

Je vais essayer de vous parler d’un silence bâtisseur et communicatif.

Mon intention n’est pas de décrire toutes les formes de silence, mais avant d’aborder ce thème en F.’. M.’., je voudrais développer quelques idées sur celui-ci, absence de paroles.

Ce n’est pas parce que je me tais que je n’ai rien à dire. Parmi toutes les phrases qui évoquent le silence, j’en ai retenu une, en forme de clin d’œil « les autres font ce qu’ils veulent de tes mots, tandis que tes silences les affolent ».

Le plus incompréhensible est assurément celui de l’incapacité de pouvoir communiquer.

Nous sommes si familier avec le bruit des mots qu’il nous est difficile d’imaginer ce que nous deviendrions s’il n’y avait pas de mot, pas de son, pas de capacité d’audition. Comment donc pourrions-nous manipuler des signes ou même former une pensée ?

C’est le problème que nous posent les sourds-muets, eux qui vivent perpétuellement dans une des formes de silence, celui de l’absence de la verbalisation auditive des mots. Pourtant ils parviennent à communiquer et à structurer une pensée dans un langage qui leur appartient. Ils s’expriment en silence. Quel est le silence que connaît le sourd-muet ?... Peut-être parce qu’à sa manière le silence signifie à travers les mots autant que les mots signifient eux-mêmes ?... Grande question…

Dans notre système de communication, la parole revêt une importance capitale, essentielle dans le rapport avec autrui, et ce silence semble gênant parce qu’il est difficilement interprétable ou compris. Nous avons oublié comment lire chez l’autre les formes de communication, différentes de la parole.

Un être humain s’exprime non seulement par des mots, mais aussi par ses gestes, ses mouvements, son regard. Les mots peuvent mentir, pas le corps. Quand je me tais, je continue de m’exprimer.

Le silence tend à maintenir la fraîcheur et l’éclat de la découverte. Il protège notre recherche de dimension, de vivacité d’esprit et de réflexion. Si bien, qu’il n’a rien de triste, il a la gravité de l’amour, de la beauté des choses essentielles à la Vie. Il enjoint de vivre fraternellement avec courage, lucidité et attention. Considérons-le comme une des philosophies de la Liberté.

Si bien, que les premiers fruits que l’on recueille du silence sont l’éveil, l’émerveillement et surtout cette secrète intensité de nous développer, de faire revivre à chaque instant notre renaissance afin que la connaissance de soi se poursuive. Ne dit-on pas : qui ne s’estime pas est un esprit pusillanime et vil.

L’intériorité que l’on découvre dans le silence n’a rien à voir avec la promotion du moi ou des mots, qui s’apparenterait plutôt à de l’autosatisfaction. Avant tout, comprenons que c’est une attention au monde qui nous entoure, une gratitude de l’Existence.

Loin d’être une coupure, le silence brûle les limites que nous impose le corps, la raison, les préjugés, la peur. Bien au contraire, il nous dilate aux dimensions incommensurables de l’horizon. Il permet également le développement de la fermeté d’âme autant que l’élégance du cœur, deux traits majeurs de la morale. Tout comme un ruisseau souterrain qui prend son temps avant de voir le jour en rivière pour se muer en fleuve.

Il est surtout un important apprentissage de savoir prendre sur soi, d’assumer, de tenir bon, au lieu d’accabler l’autre, de le peiner ou d’exercer une quelconque emprise.

Je suis tenté d’argumenter en disant que le silence est aussi l’état qui convient le mieux aux questions que l’on se pose, donc à la quête, à la mobilité d’esprit. Très brièvement, rappelons ici que «quête et question » peut se comprendre de même origine. Par des temps très reculés, elle a même été la base essentielle chevaleresque des Croisés.

Mais ne nous y trompons pas, le silence n’est pas instantanément l’équivalent de la liberté. Il peut être, sans conteste, son fondement. Car le silence qui pèse, qui se protège lui-même est infécond.

C’est pour cette raison que le récipiendaire devenu initié doit aborder librement et activement le silence, sans devoir le subir. Cette quête a été pour nous tous notre premier important travail et il le demeure tout au long de notre vie maçonnique.

L’initiation est une révélation qui est loin d’être singulière. Elle est un profond engagement, jamais une solution.

Dans notre tradition, le silence est l’outil de l’apprentissage. Il est d’abord celui du mental, hors de la pensée discursive. Ce qui est pensé des choses et ce qui s’en dit laisse la place à la recherche de la connaissance désirée. Faire silence, c’est écouter, se rendre disponible à autrui. C’est également être sensible à ce qui se passe au-delà du langage. C’est alors que le verbe devient réellement vivant, novateur et porteur d’énergie créatrice.

Le silence est aussi la reconnaissance de l’incommunicable. L’initié se tait parce que ses mots sont porteurs d’un sens qui échappe au profane. Il ne servent à rien à qui ne peut entendre. Tout le savoir de notre architecture repose sur des modèles dont les formes s’ébauchent par le trait, la lente et libre construction selon les règles de l’enseignement. Aussi, le silence est la rupture de la continuité profane qui crée un autre mode de transmission où le possible peut émerger par la qualité vibratoire. J’irai plus loin, comme toute structure réelle s’échappe d’une matrice, le silence est le respect de la parole. Il devient alors le reflet d’une connaissance de Soi issue des lois de l’équilibre et de la construction. A ce titre, il devient l’essence et le fondement préalable à toutes choses de la vie.

Le Franc-maçon apprend le silence. Il n’apprend pas un code ou un jargon. Il apprend à entrer dans le monde de la communication. Cette première démarche est une naissance qui lui apporte une représentation objective de son temps d’apprentissage qui lui permettra de ne pas seulement se laisser mécaniquement conduire mais de s’investir afin d’appréhender le chemin croissant de sa démarche bâtisseuse.

Dès lors, nous pouvons distinguer le silence, sous son aspect sain et libérateur dans la vie courante et dans la vie de l’esprit. On peut l’apparenter à la culture de l’intériorité où son inspiration devient la préface du langage réfléchi. A ce moment, la fermeté du silence éveillé, lucide et serein donne à la pensée une lueur conduisant à la clarté où dorénavant la parole n’a plus rien à voir avec le bavardage. De fait, notre intellect tirera la potentialité de son inspiration de la valeur du silence qui réside entre la pensée et les mots.

En aparté, je vous livre une petite réflexion personnelle : 

Dire signifie exprimer, faire connaître, signifier, ce qui renvoie nécessairement à un contenu. Dire, c’est toujours dire quelque chose, émettre une intention de signification. La question posée est d’emblée un paradoxe : dire quelque chose suppose que l’on parle et, bien entendu, non pas que l’on se taise. Le silence est le contraire de dire. C’est comme si on demandait « tu dors ?» C’est absurde, car pour répondre, il faut se réveiller. Pourtant, la question a néanmoins un sens, et ce n’est pas une simple formule contradictoire, cela veut dire que :

D’un côté certes le silence ne dit rien, sinon il ne serait pas silence.

D’un autre côté, il a tout de même un pouvoir d’exprimer un sens, sans bruit et sans parole, et bien oui ! Si je dors, je ne réponds pas. Auquel cas, il y a un langage non verbal pouvant s’exprimer dans le silence.

En d’autres termes, le silence est ce que nous sommes, autorévélation de notre stase dans l’être. Il ne peut mentir et à peine pouvons-nous dissimuler son sens. Il signifie la joie ou le malaise, la jouissance ou le tourment d’exister, c'est-à-dire la forme que revêt la conscience.

Enfin, parmi toutes les citations qui évoquent le silence et on en trouve dans toutes les civilisations, je vous en cite quelques unes.

< Du silence naît tout ce qui vit et dure ; car c'est le silence qui nous relie à l'univers, à l'infini, il est la racine de l'existence et par là l'équilibre de la vie. >

[Yehudi Menuhin]


< Qui nierait que le cinéma sonore nous a fait découvrir le silence ? Le silence est la plus belle conquête du parlant. >

[Henri Jeanson]


< Habile est le mari qui garde le silence, car le silence angoisse les femmes. >

[Madame Necker]


Et je termine par ma préférée :

< Les lèvres de la sagesse sont closes, sauf aux oreilles de la raison.


[Tiré de l’enseignement du Kybalion]

Rol:. Aeb:. F. Secret. admin. LPM (6011)

En définitive le silence aura toujours le dernier mot !

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RÉFLEXIONS SUR LES FETES DE

LA SAINT-JEAN D'ÉTÉ ET DE LA SAINT-JEAN D'HIVER
par le F.'.M.'. Rol. Aeb.

Par tradition, les Frères du T.’. se réunissent le jour de la St Jean Baptiste et de la St Jean l’Evangéliste pour commémorer, tous ensemble, en une joyeuse fête ces dates si symboliques.

Depuis le tout début du Christianisme, chaque confrérie est placée sous la protection d’un Saint Patron, tout comme elle était protégée par une divinité chez les anciens. Ce fait tient au caractère sacré que le travail a toujours revêtu depuis la plus haute antiquité jusqu’aux temps modernes.

Il apparaît certain que St Jean, ait été invoqué par les libres artisans, par les “francs-métiers” établis dans les concives du temple. Cet hommage résultait du fait que St Jean l’Evangéliste était le Patron des templiers qui vénéraient l’apôtre depuis la création de l’ordre en 1118 à Jérusalem, quand les fondateurs reçurent leurs pouvoirs du Patriarche THEOCLETES - 67ème successeur de St Jean.

Le patron de l’ordre est donc devenu celui des gens de métiers.

Les Francs Maçons associent dans leur vénération les deux St-Jean parce qu’il y a une profonde complémentarité au plan symbolique et plus encore au plan de la spiritualité. Il est donc difficile de les dissocier. Cette unité des deux St-Jean se trouve dans le zodiaque, aux deux solstices, où, la tradition Chrétienne a placé leur fête.

Avant de d’entrer dans le vif du sujet, rappelons quelques faits au plan de l’astronomie. Tout d’abord quelques définitions simples :

- Planète : Astre sans lumière propre, qui tourne autour du Soleil. Ce sont : Mercure, Vénus, La Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune, Pluton.

- Orbite : C’est la courbe décrite par une planète dans sa course autour du soleil.

- Écliptique : Grand cercle de la sphère céleste décrit par le soleil dans son mouvement propre apparent, ou par la terre dans sa révolution autour du soleil.

- Obliquité de l’écliptique : angle du plan de l’écliptique avec celui de l’équateur céleste : soit environ 23°.

- Point Vernal : Point de l’équinoxe de printemps.

Toutes les planètes tournent, - sauf Pluton qui a une orbite plus inclinée - dans un même plan ; elles paraissent donc se déplacer dans une région du ciel que l’on peut se représenter comme une bande imaginaire découpée dans la sphère céleste. La ligne au centre de cette bande imaginaire est appelée cercle de l’écliptique, elle correspond à la trajectoire apparente du soleil décrite en un an. Ce plan de l’écliptique coupe l’équateur céleste en deux points qui correspondent aux équinoxes - il y a égalité de la durée des jours et des nuits - ceci se produit les 21 ou 22 mars et les 22 ou 23 septembre.

Les solstices correspondent aux deux points de l’écliptique les plus éloignés de l’équateur céleste, le solstice d’été, le 21 juin, est le point le plus éloigné sur l’écliptique dans sa déclinaison nord - situé dans la constellation des gémeaux - et le solstice d’hiver, le 21 décembre, dans sa déclinaison sud - situé lui dans la constellation du Sagittaire.

La terre tourne autour d’un axe incliné de 23° environ, c’est cette obliquité qui est responsable des saisons. La terre ne tourne pas parfaitement sur son axe mais plutôt comme une toupie mal équilibrée, ainsi l’axe des pôles décrit un cône dans l’espace autour du pôle de l’écliptique. Le cercle à la base de ce cône est appelé cercle de précession. Ceci est dû à l’attraction conjuguée de la lune et du soleil au renflement équatorial de la terre. Le point vernal parait donc se déplacer d’un lent mouvement vers l’ouest que l’on appelle précession des équinoxes. Le point vernal décrit tout le cercle du zodiaque en 25’900 ans environ, c’est ce que nos anciens ont appelé la grande année astronomique, le point vernal décrit donc un signe du zodiaque en 25’900 ans divisé par 12 soit 2’160 ans en moyenne, et nous sommes proches d’un changement pour rentrer dans le signe du verseau.

On peut noter que dans l’hémisphère sud, les solstices sont inversés, ce qui signifie que, dans la mesure où le symbolisme est universel, le symbolisme d’un solstice s’applique à l’autre et inversement.

Il est intéressant de remarquer que le jour de la naissance de St Jean Baptiste, le 24 juin, est une date importante pour les Francs Maçons, en effet c’est à cette date que fût constituée la Grande Loge Unie d’Angleterre et que fût promulguées, quelques années après, furent établies les constitutions d’Anderson qui les régissent encore de nos jours.

Les cultes solaires se retrouvent dans les civilisations les plus antiques. Les hommes ont vite observé ce phénomène des solstices où le soleil modifie sa croissance ou sa décroissance apparente.

Le soleil passe à ce moment par deux portes, que les Grecs ont appelées “porte des hommes” et “porte des Dieux”. Chacune de ces deux portes donnent accès l’une à une partie ascendante et l’autre à une partie descendante.

Le symbole de la porte est intimement lié aux rites de passage. Lorsque le néophyte a été préparé en subissant un certain nombre d’épreuves, il quitte l’ignorance pour vivre la recherche de la connaissance en passant la “porte basse” ou “porte des hommes”.

St Jean Baptiste est le gardien de la porte des hommes et St Jean L’Evangéliste - “celui qui ne meurt pas” - est le gardien de la porte des Dieux.

Notons que la porte est le symbole de la révélation, le Christ dit : “Je suis la porte, si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé.” Jean 10 - 9.

Ce symbolisme se retrouve également dans le Janus, ce Dieu aux deux visages, l’un de vieil homme celui du passé et l’autre de jeune homme celui de l’avenir. Le symbolisme de l’Initiation, le passage à une vie nouvelle se rattache bien aux deux portes solsticiales.

La porte du solstice d’été se ferme sur l’ascension du soleil pour s’ouvrir sur son déclin, la porte du solstice d’hiver se ferme sur le déclin du soleil pour s’ouvrir sur son ascension, symbolisant la victoire de la lumière sur les ténèbres.

Les deux St Jean ont le même rôle dans le cycle initiatique d’une année. Le Baptiste ferme la porte sur le cycle de l’ancienne alliance - ou loi du sacrifice par le sang - pour ouvrir la porte de la nouvelle alliance – communément appelée Loi d’Amour - révélée par le Christ. L’Evangéliste par ses écrits ouvre le Livre de l’Évangile du Verbe porteur du message d’Amour et de Lumière et ferme le Livre du Monde par son Apocalypse.

La date de la naissance du Christ a été placée par les chrétiens le 25 Décembre, et ce, très certainement pour respecter des traditions antérieures et astronomiques. Dès lors, et afin de respecter les écritures qui indiquent que St Jean Baptiste était né 6 mois avant le Christ, il fallait fêter sa naissance le 24 Juin, il ne restait plus qu’à fixer la fête de St Jean l’Evangéliste le 27 décembre, soit 6 mois et trois jours après celle du Baptiste

Il y a donc la même relation entre la date de naissance du Baptiste et la Fête de l’Evangéliste que celle existant entre le solstice d’hiver et le solstice d’été.

On constate qu’il y a le même décalage de trois jours entre le 21 décembre - date du solstice d’hiver, qui se passe en réalité dans la nuit du 22 décembre -, et le 25 décembre, qu’entre le 21 juin - date du solstice d’été - et le 24 juin, naissance du Baptiste. Ce décalage de trois jours entre l’évènement cosmique du solstice et sa célébration par les hommes se retrouve également entre la mort du Christ et sa résurrection le jour de la Sainte Pâques, entre l’évènement du Golgotha et la fête Pascale. Ces trois jours correspondent à la descente aux enfers, nécessaire avant la renaissance à une nouvelle éclosion.

Qui est St-Jean Baptiste ? C’est le fils de Zacharie et d’Elisabeth. Tous deux, bien que déjà très avancés en âge n’avaient pas d’enfant, elle était stérile (dit-on dans la Bible). Ainsi avant sa naissance St Jean Baptiste est marqué par le signe des grands Initiés.

Citons l’Evangile de St Luc 1-11,20 ... 

“L’Ange Gabriel dit a Zacharie: “Soit sans crainte, car ta supplication a été exaucée, ta femme Elisabeth t’enfantera un fils et tu l’appelleras du nom de Jean ... il sera grand devant le seigneur... il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère... il aura l’Esprit et la Puissance d’Elie ... et voici que tu (Zacharie) vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour ou ces choses arriveront. ” et dans Luc 1- 57,66 “ Lorsque le temps d’Elisabeth fut accompli, elle mit au monde un fils ... Zacharie se fit apporter des tablettes et inscrivit : “Jean est son nom” ... A l’instant même sa bouche s’ouvrit, sa langue se délia et il parlait bénissant Dieu ... Tous ceux qui apprirent cette nouvelle se demandèrent : Qui est donc ce petit enfant car la main du seigneur était sur lui.”

La fête de ce Saint, que certains appellent “le Cantonnier du Seigneur”, se commémore le jour de sa naissance et non de sa mort, ce qui est pour le moins extraordinaire, et représente vraisemblablement un cas unique. Il fut surnommé également “le précurseur” parce qu’il préparait la voie de Jésus et “le Baptiste” parce qu’il baptisait dans le Jourdain.

Jean, au sourire mystérieux que lui a prêté Léonard de Vinci, prêchait le renoncement et le repentir. Incorruptible, pur modèle du dévouement et de l’abnégation, il était d’une farouche indépendance de pensée. Sa vie s’est accomplie dans un éclat dont nul ne peut nier la grandeur.

D’ou vient le prénom de Jean ? Originairement c’est “ioannes” qui est devenu “jehan” puis jean en français. Pour O. Wirth, jean viendrait de l’hébreu “jehoh Anna” qui se traduit par “celui que jeho favorise” et jeho est le nom du soleil ! Jehoh Anna - johannes - jehan ou jean devient ainsi synonyme d’homme éclairé par le soleil ou illuminé.

Mais l’on peut également faire un curieux rapprochement entre le mot Ioan et le nom Ionie – en effet, selon Jean Réveille et Maurice Goguel - le 4ème Évangile aurait été écrit à Ephèse, en Ionie dont ioan fut le premier Évêque. Son Évangile est d’ailleurs écrit en Grec. L’Ionie fut le foyer spirituel de la Grèce et du monde antique, là vécurent entre autres, Homère et Pythagore. 

Les noms de “Ionie” et “d’Ephèse” sont eux aussi intéressants à examiner, en Grec “ion” signifie violet, le violet est la couleur de la spiritualité. Le mot “Ephèse” se rattache au grec Ephèsis qui signifie Désir.

L’homme de désir est celui qui aspire à la spiritualité la plus haute.

Nous fêtons St-Jean Baptiste le 24 juin, le soleil est alors à son maximum de puissance et de rayonnement par l’éveil des feux de la St Jean qui sont le symbole de la lumière surnaturelle qui vient illuminer l’esprit.

St-Jean ne figure pas le soleil matériel. Contrairement à l’astre, St-Jean est la représentation symbolique du principe unique et universel du feu principe, de la lumière, source du monde physique et intelligible, émanation et manifestation première de la cause première. C’est la distinction faite dans la Genèse entre la lumière créée par Dieu au premier jour.

Genèse 1 - 3 : “Dieu dit : que la lumière soit et la lumière fut” et l’astre solaire, le luminaire, crée lui, le quatrième jour (tient, encore 3 Jours entre les 2 événements, l’un du monde spirituel, l’autre du monde matériel).

Genèse 1 - 14 : “Dieu dit : Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit”.

La lumière, effet premier, est donc la cause médiate de notre univers : Ce feu principe est dans la Bible, l’attribut du seigneur, ou mieux, sa forme manifestée.

Pour Swedenborg, dans la Jérusalem céleste, Dieu est le soleil du monde invisible. C’est de lui que procèdent l’Amour et la vérité dont la chaleur et la lumière ne sont que les emblèmes visibles dans notre monde.

Il y a affinité entre le feu principe et St Jean Baptiste. Jean est d’autant mieux le symbole du feu principe que la légende le revêt de la peau d’un agneau ou d’un bélier vierge. C’est l’image de l’union du soleil et de la constellation de l’agneau ou du bélier; la première du zodiaque. Ce vêtement c’est aussi l’image pure de la toison d’or.

Reproduction de Saint Jean Baptiste enfant

Ainsi parle St Jean : “il vient celui qui doit venir, je ne suis pas digne de délier la courroie de sa sandale. C’est lui qui vous baptisera d’Esprit Saint et de Feu alors que moi je vous baptise d’eau. ... il ( le Christ) brûlera la paille au Feu qui ne s’éteint pas”. Nous retrouvons sans mal ce message au travers des fêtes du feu de la St Jean d’été.

Ici se rattache le symbolisme du feu principe, de la cause première, d’où tout provient où tout retourne et qui jouit du pouvoir universel de régénération - on retrouve la formule des ésotériques et des Alchimistes :

la nature toute entière est régénérée par le feu !

Igne Natura Renovatur Integra (I. N. R. I.)

Ceci souligne cette coutume de nos régions : la roue de feu allumée en haut d’une colline que les jeunes gens du village doivent mener jusqu’à la rivière la plus proche. De la réussite de cette entreprise dépend l’abondance des prochaines récoltes.

Remarquons ensemble que, si la fête du précurseur est marquée par les feux de la St Jean, celle du disciple préféré de Jésus, coïncide avec l’illumination du sapin ou de la bûche de noël que l’on devait faire brûler toute la nuit avec le maximum d’étincelles.

Les feux de la St Jean s’allument au sein de la nature au milieu du cosmos, c’est une manifestation extérieure de la lumière, le jour où elle atteint son apogée. L’arbre ou la bûche dans la cheminée au contraire s’embrase à l’intérieur du foyer, c’est le premier feu qui brille dans les ténèbres et qui triomphe, car la lumière vient de vaincre les forces de la nuit et la lumière du soleil va enfin pouvoir s’engager dans sa marche ascendante.

Mais qui est donc l’Evangéliste ?. Un des 12 apôtres, le fils de Zébédée et de Salomé, il est, comme déjà indiqué, le premier Évêque d’Ephèse. Il nous a laissé par son Évangile et son Apocalypse de véritables monuments ésotériques que nous avons encore toutes les peines du monde à comprendre en totalité. Le symbolisme annoncé, préfiguré par le Baptiste prend toute son ampleur chez l’Evangéliste et nous pourrions même dire s’épanouit en doctrine.

Il est souvent représenté par un aigle, certainement parce que le roi des oiseaux est un de ceux qui, par sa puissance, peut voler le plus près du soleil (vous connaissez tous l’histoire du roitelet) et ainsi se rapprocher de sa lumière et de sa chaleur, s’en imprégner et revenir sur terre pour nous transmettre une partie de ses bienfaits.

Esthétiquement le Baptiste et l’Evangéliste ne font qu’un. Entre le berger représenté par Jésus et le troupeau des brebis représentant les fidèles, il y a le bélier qui marche en tête. C’est ainsi que nous retrouvons Jean, notre Saint Patron, notre guide, car il est le conducteur du troupeau des Initiables.

L’Evangile de Saint Jean est à la fois l’Evangile de l’Amour et celui de l’esprit, car l’Amour est inséparable de la connaissance. Il semble bien que St Jean soit celui choisi parmi tous les apôtres pour conserver et surtout transmettre cette loi d’Amour basée sur la connaissance. Sa fête située au moment où le soleil est le plus bas dans le ciel, est la fête de la renaissance de la lumière, de la lutte réussie contre les ténèbres en vue d’arriver à l’Amour.

St Jean, en nous enseignant que Dieu est Esprit, que le Logos est le médiateur entre l’homme et Dieu, reprend l’idée initiale de la Genèse Judaïque. Mais en déclarant que ce verbe fait chair en Jésus-Christ est venu donner une nouvelle règle de conduite aux hommes, par la nouvelle Alliance, il rapproche l’homme de son créateur en lui permettant de le connaître, il en fait virtuellement un Dieu au sens ou l’entendaient déjà les Grecs, c’est à

dire un être parvenu à un haut degré de spiritualité, un être composé d’un corps mais aussi d’une âme et d’un esprit.

C’est en ce sens que Pythagore dit que nous pouvons tous devenir des Dieux et que St Paul confirme que nous sommes tous semblables à Dieu.

C’est Jean le Baptiste qui va accomplir l’acte le plus hautement symbolique qui soit sur le plan initiatique en procédant au baptême de Jésus. Le fait fondamental est là, ce n’est qu’après avoir reçu le baptême que Jésus commencera à témoigner devant tous de la lumière et du Verbe.

Ce rite ressemble étrangement à notre Initiation qui représente pour nous la possibilité d’une acquisition permanente, un état que nous avons atteint et que rien désormais ne saurait nous enlever.

Il y a analogie entre le baptême et l’initiation en tant que seconde naissance, que l’on ne peut recevoir qu’une seule fois et que rien ne peut nous enlever.

On ne peut pas dire que Jean le Baptiste initie Jésus, mais par son acte il montre aux hommes l’exemple, le chemin du pardon sur le péché originel. Cette priorité du Baptiste sur le baptisé, Léonard de Vinci dans ses tableaux de la Vierge aux rochers et de la Vierge à la source nous le montre. Dans le premier, Jean fait sur Jésus un signe de bénédiction que Jésus reçoit, un genou en terre, les mains jointes et dans le second Jean donne à Jésus le baiser de paix des initiés sur les lèvres.

Après le baptême, le rôle du Baptiste, - le premier Jean - ne saurait que décroître, au plan du récit comme au plan symbolique. Le relais de la grande lumière initiatique passe peu à peu à l’autre témoin : Jean l’Evangéliste : « Il faut qu’il croisse et que je diminue »

Nous trouvons dans ce message adressé aux initiés l’expression de son humilité mêlée à la plus haute satisfaction d’une âme comblée.

Ainsi, le “jeu” (entre guillemets) de la vie et de la mort ne saurait effrayer l’initié, celui qui écoute la leçon des solstices. Il ne peut qu’éprouver une joie aussi parfaite que celle du Baptiste et célébrer toute l’année, par son travail, le triomphe de la lumière sur les ténèbres, car le soleil recommencera toujours, pour le juste, son ascension triomphale.

C’est là que réside l’essentiel du sens de ce chemin qui va du message du Baptiste à celui de l’Evangéliste et si nous savons le reconnaître, nous aurons saisi la plus profonde des significations de la voie initiatique.

St Jean le Baptiste représente l’initiateur, celui qui par la purification par l’eau prépare le chemin vers la réalisation du beau, de l’idéal, donc vers la connaissance du feu principe, St Jean l’Evangéliste représente lui, l’initié. Il n’est donc pas étonnant que nous soyons sous la protection de St Jean ! 

On peut constater ensemble que le calendrier liturgique est construit de manière très ésotérique, ou “tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut” :

Si nous représentons l’année sur un cercle :

En haut : midi, le solstice d’été, St Jean le Baptiste, le sud, la porte des hommes.

En bas : minuit, le solstice d’hiver, St Jean l’Evangéliste, le nord, la porte des Dieux.

A droite : le lever du soleil, l’Equinoxe de printemps, l’est.

A gauche : le coucher du soleil, l’Equinoxe d’automne, l’Ouest.

De chaque coté du cercle, sur un diamètre, à chaque jour, à chaque Saint, à chaque événement correspond à l’opposé son envers.

Par exemple, les 25, 26, 27 et 28 décembre, Noël, St Etienne, St Jean l’Evangéliste, les Sts Innocents. En face, de l’autre coté sur un diamètre du cercle zodiacal, nous trouvons le 24 juin, St Jean Baptiste, St Pierre et St Paul le 29.

St Pierre est à l’opposé de Jésus, Jean le Baptiste est à l’opposé de Jean l’Evangéliste.

St Pierre est donc à l’envers de Jésus ; n’a-t-il pas été crucifié lui aussi, mais à l’envers de son maître, la tête en bas ?. C’est pour cette raison que Saint-Pierre de Rome a été orienté “à l’envers” c’est-à-dire le chœur à l’Ouest !. Pierre est le premier chef de l’Eglise du troupeau terrestre comme Jésus fils de Dieu est le chef de la Jérusalem céleste. St Paul meurt décapité et St Jean Baptiste meurt lui aussi par décollation.

Ce symbolisme peut se lire ainsi :

Jean le Baptiste et St Pierre sont le corps du vieil homme, l’enveloppe extérieure visible de l’Eglise. Le corps spirituel, invisible lui, doit être cherché au centre du vieil homme, en son cœur.

Le monde visible est un monde “à l’envers” du monde spirituel ; comme l’image dans le miroir est à l’envers de l’image réelle.

Ainsi nous avons Jésus, Etienne, Jean et les Innocents - “Église ésotérique” - d’un côté, opposés à Pierre et le Baptiste - “Église exotérique” - de l’autre.

Le ciel parle, chaque étoile, chaque constellation devient une lettre ou une phrase sous l’instrument qui découle de ce cercle zodiacal qu’est l’Archéomètre. Cet instrument a servi aux anciens à la constitution de tous les mythes ésotériques des différentes religions.

L’archéomètre, c’est le canon de l’art antique dans ses diverses manifestations architecturales, musicales, poétiques ou théogoniques.

Nous pouvons placer dans ce cercle, des triangles équilatéraux inscrits ainsi :

- Au solstice d’hiver, Noël, point de départ de l’année astronomique. Le sommet de ce triangle, dit de Jésus, est également appelé “triangle de la terre des vivants”.

- Au solstice d’été nous pouvons placer le sommet du triangle de Marie, dit “des eaux vives, de l’origine et l’émanation temporelle des êtres”.

- A l’équinoxe d’automne le sommet du triangle des Anges, trigone de l’éther.

- A l’équinoxe de printemps le sommet du triangle de l’agneau ou du bélier, trigone du feu vivifiant.

Notre cercle zodiacal se trouve ainsi partagé en 12 intervalles représentant les 12 signes des zodiaques. A chaque angle correspond une lettre, donc une valeur numérique. Ainsi l’Archéomètre se met à fonctionner et à dévoiler ses secrets, que nous vous invitons, pour le plaisir, à étudier. Il apparaît clairement et immédiatement qu’à chaque sommet de ces triangles apparaissent les fêtes chrétiennes et des dates astronomiques fondamentales.

Au candidat aux mystères, Jean le Baptiste montre la voie du Christ comme le grand exemple et lui enjoint le travail et la purification intérieure qui évoqueront la reconnaissance de l’initiateur unique.

Au candidat à l’initiation, l’Apôtre bien aimé, l’Evangéliste, prêche la loi d’Amour et nous dit à nous « aimez vous les uns les autres ».

Le parcours initiatique est donc à la fois une marche vers la connaissance et une marche vers le plus pur Amour.

N’oublions pas, qu’une fois enfermé dans sa prison, Jean le Baptiste envoie des anciens disciples vers Jésus pour lui demander : “Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? ” - Jean 11-3 et Luc 7 - 19.

Méditons donc cette attitude et ne demandons pas à l’initiation ce qu’elle ne saurait nous épargner : le devoir d’exercer notre libre arbitre devant les événements, et même et surtout la possibilité de nous tromper !

Que le Grand Architecte veuille que nous soyons dignes, comme lui, mais bien sûr à notre échelle, de revêtir un jour le manteau d’Elie.

Parler aujourd’hui de St Jean des deux St Jean, c’est aussi retrouver le sens de la fête, de l’Agape, du sacré, de la mort et de la renaissance, c’est surtout se relier au grand tout.

Le nom d’Agape a son origine chez les Chrétiens, à partir de l’âge apostolique. Ce nom est donné à des repas communautaires distincts de l’Eucharistie - (Jude 12 et Ignace d’Antioche) - Il vient du mot Grec désignant la charité, dont il souligne l’aspect communautaire. L’Agape est fréquemment attestée dans les écrits du IIe et du IIIe S. et son déroulement est décrit dans la Tradition Apostolique - Chap. 26 - elle semble avoir ensuite perdu progressivement son importance.

A ce stade de notre réflexion il convient de préciser que le mot “AGAPÉ” signifie “AMOUR”.

La fête est un moyen social permettant aux hommes de vivre ensemble, autour de croyances et de rites communs. C’est donc un art de vivre “Ensemble” la communication tenue entre l’homme et son environnement.

L’homme ne pense plus seul, il s’associe et s’entrelace à l’Univers pour en recueillir alors les effets les plus salutaires.

A connaître :

Cette planche se base sur mes lectures issues de ma bibliothèque personnelle et de recherches diverses.

Néanmoins, sa rédaction n’en demeure pas moins une réflexion personnelle.

R.’.L.’. LUX POST MERIDIEM, Cérémonie de Célébration de la Saint-Jean d’été

Le 21ème jour du 6ème mois de l’an 6015 de la Vraie Lumière

Le F.’. M.’. Secr.’. Admin.’.

Rol.’. Aeb.’.